L’immatériel, évanescent hégémonique

L’immatériel évanescent

L’immatériel semble se définir par opposition au monde des objets. Invisible et intouchable. Et pourtant, il désigne une réalité, créée par le langage et l’abstraction. L’homme donne vie aux choses, en les désignant par des signes.

La pensée, dite abstraite, se déroule cependant dans des machines cérébrales humaines, animées par la biochimie et les impulsions électriques, questionnant la distinction entre le corps et l’esprit.

L’immatériel relève par conséquent du mystère.

La physique quantique, que « personne ne peut comprendre » (Richard Feynman), nous dit qu’une particule peut se trouver à deux endroits différents au même moment, ou qu’un chat est vivant et mort à la fois (Schrödinger).

La distinction entre l’immatériel et le matériel reste donc inaccessible à l’esprit humain.

L’immatériel a cependant transformé nos vies. La toute-puissance du numérique illustre cette domination.

L’immatériel numérique en voie d’hégémonie

Turing et sa machine, Gordon Moore et sa loi éponyme, représentent les prodromes de la domination de l’homme par ses inventions numériques.

Turing a décodé Enigma. Il a écrit le premier programme informatique et conçu les fondements de l’ordinateur. Il subira cependant une castration chimique. Tirons les leçons de ce présage.

Gordon Moore et sa loi éponyme, à savoir le doublement de la puissance de calcul des ordinateurs chaque année, a prédit son extinction en 2020, en raison des limites liées à la taille des atomes. Nous y sommes. Que va-t-il se passer ? La capacité de calcul va continuer à croître grâce à la physique quantique, qui permettra de décupler la puissance des ordinateurs, et de casser toutes les clefs de cryptographie fondés sur les systèmes binaires.

Colonisation immatérielle ou sursaut de l’Europe ?

A l’heure où j’écris ces lignes, le numérique accapare le temps de cerveau humain, dans des proportions sans précédent. Le machine learning a donné à Google sa toute-puissance, grâce au « natural language processing », c’est-à-dire l’interprétation du langage pour devancer nos désirs. L’intelligence se joue de notre narcissisme à travers les réseaux sociaux (Bernard Stiegler).

Demain, l’apprentissage automatique révolutionnera la santé et les transports.

Mais notre bel esprit européen n’est pas préparé à ces révolutions.

Malgré quelques succès (Iliad, 3DS), la France se trouve en voie de colonisation numérique. La suprématie américaine et asiatique s’avère écrasante, sans égard pour l’éthique, ni la protection de la vie privée.

D’aucuns en accusent le manque d’argent et la complexité bureaucratique européenne.

Mais si Dataiku et Criteo, des fleurons de l’intelligence artificielle, sont allées se financer aux Etats-Unis, ce n’est pas seulement pour ces raisons…

Dans nombre de grandes entreprises, le globish de l’« open innovation » des « labs » et de la « data science » fleurit en proportion inverse de la réalité.

J’ai ainsi entendu des dirigeants de grandes banques ou d’assurances m’expliquer qu’ils trouveraient toutes les solutions à leurs problèmes chez Google.  Ou encore m’affirmer, par inculture plus que par malveillance, que les institutions scientifiques nationales que je représentais, étaient des filiales d’Amazon. C’est ainsi que de grandes entreprises enfoncent les clous de leur cercueil, en étant persuadées de préserver leur avenir. Produire de la rentabilité de court terme, critère décisif de choix et d’évaluation des dirigeants, n’est pas compatible avec des stratégies de développement pérennes, où la technologie occupe une place majeure. L’inexistence d’un vaccin français en constitue la preuve flagrante.

Les Jobs, Musk, Thiel, Zuckerberg ont su s’épanouir pour une raison principale : leur intérêt pour la recherche. Et aussi, à la faveur d’une certaine décontraction américaine, qui facilite les rencontres et les échanges. L’idée de l’iphone est née sur un parking, après une rencontre entre Steve Jobs et un scientifique français du nom de Jean-Marie Hullot. De grandes entreprises européennes se trouvent engoncées dans des organisations où marketing et bureaucratie camouflent mal une relative terreur envers la science. Les rencontres y sont devenues presque impossibles.

Il est donc temps que nos dirigeants, actuels et futurs, investissent dans les idées nouvelles, issues de la recherche, plutôt que de se résigner à acheter celles de leurs concurrents.

 

Jean-Baptiste Hennequin, administrateur de la Ville de Paris, a commencé son parcours auprès du créateur du futuroscope, René Monory, puis comme spécialiste des technologies de l’information à la Région Ile-de-France. Il a été conseiller de Christian Sautter à la Mairie de Paris puis directeur de cabinet de Jean-Louis Missika, adjoint à la recherche et l’innovation. Il a administré l’ESPCI de 2011 à 2019 en tant que secrétaire général et directeur du fonds de l’ESPCI. Après un passage en 2019 comme chargée des partenariats auprès de la secrétaire générale de la mairie de Paris, il dirige la Fondation Inria depuis janvier 2020.

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